La Forme de l’eau

La Forme de l’eau

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs

 

Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

 

Même si la naïveté du postulat peut freiner les cyniques, la beauté du nouveau conte gothique de Guillermo del Toro atteint une universalité et une résonance politique qui sont la marque des plus grands chefs-d’œuvre du genre. Brillant.Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence morne et solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autresNotre avis : Un amour au premier regard. Le motif romantique par excellence. Personne n’est dupe, mais peu importe, on a tous été bercés par divers histoires de coup de foudre et autres contes romanesques, alors pourquoi se braquer au prétexte que l’un des deux amoureux est une étrange créature couverte d’écailles ? Cette question, puisqu’elle revient à interroger les critères qui distinguent « humains » et « monstres », incorpore parfaitement cette passion dans la filmographie de Guillermo del Toro dont on connaît, depuis maintenant un quart de siècle, le goût pour cette thématique philosophique, dans la droite lignée de l’empreinte qu’a su laisser Tim Burton sur le cinéma fantastique.Après deux films qui sont loin d’avoir fait l’unanimité (Pacific Rim et Crimson Peaks), del Toro semble avoir entendu le reproche qui leur fut fait, celui de quelque peu délaisser ses personnages au profit d’une recherche esthétique et technique, puisqu’il a fait le choix de revenir à la quintessence de son cinéma, tel qu’il l’avait atteint dans son Labyrinthe de Pan. Le dispositif est d’ailleurs relativement similaire : celui de placer dans un contexte historique tendu (en l’occurrence, les Etats-Unis du début des années 60, alors que la guerre froide était à son paroxysme) un élément fantastique qui va exacerber les pires comme les meilleures attitudes humaines. Dans le Labyrinthe de Pan, c’était l’émancipation de la jeune Ofelia qui naissait de sa rencontre avec le faune, ici ce sont les sentiments amoureux d’Elisa qui forment la finalité de cette fable.

Plutôt qu’un conte de fées enfantin, c’est le classique du film de monstre L’Etrange Créature du Lac Noir qui sert cette fois de catalyseur à l’imaginaire de Guillermo del Toro. A la différence du chef-d’œuvre de Jack Arnold, dans lequel l’expédition américaine rencontre la créature en Amazonie, le scénario de del Toro imagine le retour de ces militaires avec « l’actif », comme ils l’appellent, dans leur cargaison. Cette différence de contexte est l’occasion pour le cinéaste mexicain de dépeindre une Amérique faussement idyllique, comme un miroir de ce qu’elle est aujourd’hui. Autour de l’histoire qui va naître, la direction artistique est minutieusement travaillée pour alimenter les nombreuses thématiques présentes dans le scénario, à commencer par une dénonciation frontale de la société de consommation, présentée comme antagoniste de l’amour.
Mais là où son long-métrage parvient à créer une intensité émotionnelle à l’état pur, c’est assurément dans l’alchimie que la mise en scène parvient à faire naître entre ses deux personnages principaux. Les prestations des acteurs n’y sont évidemment pas non plus pour rien. Face à Doug Jones, qui a déjà interprété presque toutes les créatures du bestiaire de del Toro, Sally Hawkins fait preuve d’un charme magnétique irrésistible. En plus de se donner le défi d’exprimer son amour sans mot dire (ce qui, déjà, est une performance comme les aime beaucoup l’Académie), elle parvient à exprimer une candeur et une sensibilité qui la rendent bouleversante.

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En plus de ces deux êtres marginaux qui apprendront à communiquer à la seule force de leur amour, del Toro imagine un colocataire gay et fantasque (qui lui sert par ailleurs de narrateur), un scientifique russe pris entre deux feux, ainsi qu’une collègue afro-américaine. Autant dire que l’Amérique, telle qu’elle apparaît ici, est composée de minorités, toutes désocialisées à leur façon. Le discours politique de cette version moderne de La Belle et la Bête, est donc avant tout une dénonciation de la discrimination et du communautarisme qui gangrènent les Etats-Unis de l’ère Trump. Et pourtant, le grand méchant n’est pas alimenté par cette haine de l’autre. Le personnage de Michael Shannon est un être certes détestable, mais la façon dont ses motivations sont purement professionnelles, alors qu’il apparaît à coté comme un bon père de famille, voire même comme étant celui auquel il est le plus facile de s’identifier, nuance habilement le caractère manichéen propre au cabotinage de l’acteur.
Ce général antipathique est-il l’individu le plus humain, victime des normes sociales qui lui sont imposé, ou au contraire le plus monstrueux du film ? Ce doute moral plane sur la fin ouverte, qui elle-même rend discutable l’affirmation comme quoi une histoire d’amour mène automatiquement vers un happy end romanesque. Guillermo del Toro nous laisse face à toutes ces questions insolubles – comme le faisait Burton avant lui – qui ne cesseront de nous hanter, au même titre que la beauté des images, tant en termes de photographie que de cadrage, avec laquelle il a filmé cette histoire d’amour brute comme un diamant.

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